Antisémitisme : de l’école aux bancs de la fac

Extrait du livre de Nora Bussigny « Les nouveaux antisémites » page 153, 154, 157 et 158

(…) « C’est après le 7 octobre que tout est parti en vrille, j’ai découvert des tags antisémites sur ma table, en classe, ainsi qu’une croix gammée. J’ai été supprimée des conver­sations de groupe de classe, on me traitait de « sale juive » et ça a pris de grosses proportions, j’étais terrorisée », me raconte du haut de ses dix-sept ans cette lycéenne en région parisienne victime d’un harcèlement antisémite d’une telle ampleur qu’elle a été contrainte de changer en urgence d’établissement en cours d’année scolaire.

En septembre 2023, Inès n’a que seize ans quand elle commence l’année de terminale dans son lycée de région parisienne, non loin de chez elle. Si la rentrée se passe sans encombre, le 14 septembre, après avoir posté sur son compte TikTok une vidéo abordant l’antisémitisme en France, la lycéenne découvre alors dans les commen­taires de sa publication des messages antisémites. « Ça gaze pas trop on dirait », « J’arrive comme Adolf dans les années 30 », « tous les jours RAF [rien à foutre] de la Shoah », ainsi que des smileys drapeau palestinien et même une croix gammée. Je consulte le gros dossier de l’adolescente, fourni par ses parents, et constitué de cap­tures d’écran nombreuses, toutes plus abjectes les unes que les autres. Parmi ses détracteurs, un élève de sa classe décide de continuer le harcèlement en plein cours, insul­tant la religion d’Inès, sans que les professeurs semblent réagir. « Les profs ne voyaient pas, mais ça prenait de grosses proportions, il me menaçait de m’agresser, j’étais devenue son obsession », me détaille de sa petite voix devenue grave Inès, encore abasourdie par la situation.

Le 3 octobre, elle porte plainte au commissariat de sa ville pour harcèlement sur les réseaux sociaux et dans son établissement. « Je le dis et le redis haut et fort, je baise Israël, on pisse sur Israël », peut-on lire parmi les commentaires recensés dans la plainte que je découvre, au milieu d’une montagne de preuves. Sa mère, pourtant inquiète dès le départ, avait tenté de la rassurer, avant de constater un « point de non-retour» lors du 7 octobre 2023 : « Après le 7 c’était fini. Très rapidement et face aux menaces de mort et insultes que recevait ma fille, on a dû mettre en place une organisation afin qu’elle soit amenée au lycée et raccompagnée le soir. Elle ne pouvait plus rester dans la cour de récréation en même temps que les autres pour sa protection », me raconte cette maman, profondément marquée, avec laquelle j’échange longuement.

Face au harcèlement que subit la lycéenne, le provi­seur, dont la famille d’Inès me loue l’exemplarité, exclut définitivement l’élève fautif, lors d’un conseil de disci­pline, peu après les événements du 7 octobre. Interrogé par les membres du conseil de discipline, l’élève recon­naît l’entièreté des faits et des accusations. Mais le sou­lagement est de courte durée. Cette exclusion, pourtant approuvée unanimement par le conseil et les délégués  des parents d’élèves, vaut à Inès un harcèlement massif de la part des autres lycéens, qui voient en l’élève exclu une «victime » défendant simplement la cause palesti­nienne. « Le 12 octobre, il y avait les élections du CVL [conseil de vie lycéenne], avec des élèves de tous les niveaux. J’ai voulu me présenter, mais, sur les bulletins où on pouvait lire mon nom, il y avait une croix gammée dessinée avec les messages « Free Palestine » accompagnés du nom de l’élève exclu. » Le proviseur, peu après l’ex­clusion de l’élève, a la mauvaise surprise de voir des tags recouvrir les murs de son domicile. Leur message est on ne peut plus clair. « Nique » suivi du nom de famille du proviseur, accompagné de la mention « Free Palestine ». « La hiérarchie du proviseur a été immédiatement pré­venue ainsi que l’inspection académique », m’explique la mère d’Inès, effarée face à son incapacité d’endiguer l’horreur que vivait sa fille.

Les vacances de la Toussaint tant attendues n’apaisent pas la situation : l’adolescente ne parvient plus à dormir seule, elle est exclue des groupes Snapchat de sa classe, traitée de « balance » et s’enfonce peu à peu dans l’an­goisse. Dans le compte rendu médical que me remet la maman d’Inès, le médecin qui a ausculté l’adolescente pose même le diagnostic d’un syndrome anxieux géné­ralisé. À la suite d’une énième crise d’angoisse due à des messages haineux, les parents d’Inès et le proviseur décident conjointement de la changer d’établissement pour la rentrée. « À la rentrée, sur les réseaux sociaux, mes anciens camarades cherchaient à tout prix à savoir où j’étais. Des élèves de mon établissement actuel ont pris une vidéo de moi pour faire fuiter l’adresse de mon nouveau lycée ! Pour eux, j’étais la balance qui avait fait virer un élève soutenant la Palestine. Mes camarades m’ont directement demandé ma religion, j’avais peur de la dire, et ils m’ont dit : « Tu es juive pour pas le dire ? T’as intérêt à courir vite, il y a un Allemand dans la classe. » »

Le 23 novembre 2024, après que l’élève à l’origine de son harcèlement est venu l’attendre devant son ancien éta­blissement et a tenté de retrouver sa trace, la mère d’Inès décide de porter plainte, inquiète face aux réactions des nouveaux camarades de classe de sa fille, qui commen­çaient pour certains à la harceler de nouveau. Je suis restée en contact avec Inès et sa maman qui attendent à l’heure où j’écris ces lignes le délibéré de l’audience. Une peine de quatre mois de prison avec sursis, une procédure d’éloignement, le remboursement des frais d’avocat et un stage de citoyenneté sont requis contre son harceleur.

Enfants de collèges, messages spontanés d’ados sur Instagram, les témoignages de mineurs affluent rapide­ment sur ma messagerie qui déborde de récits terribles que je découvre chaque matin. « Normalement tout va bien dans mon lycée, mais juste après le 7 octobre, il s’est passé plein de choses », relate par exemple Aaron, 17 ans, scolarisé dans un lycée privé en région parisienne. L’adolescent se souvient que juste après le pogrom, un de ses camarades a dessiné une croix gam­mée au Tipp-Ex sur sa tablette scolaire. Il n’écopera que d’une simple heure de colle. « J’ai très vite reçu des mes­sages d’autres élèves qui me prenaient pour Israël. Je ne suis même pas israélien moi, juste juif. Et ils ne venaient jamais me le dire en face au lycée, c’était toujours sur les réseaux », soupire l’adolescent qui ajoute ne même pas leur en vouloir. « Ils sont mal informés, c’est tout. » Yonathan Arfi, président du CRIF, me rapporte lui aussi le témoignage d’une écolière, victime d’insultes antisé­mites en classe de CE1 !

(…) âgée de 11 ans, une enfant, accompagnée de ses parents, me raconte les changements effectués dans son école publique après le 7 octobre. À travers des jeux lambda qui se tiennent dans la cour de récré, la fillette s’est retrouvée être la cible de certains élèves. « 2 de ses camarades ont proposé de faire des clans qui s’affrontent. Le clan Gaza, surnommé « Hamas » et le clan Israël, accompagné du narratif de « tueurs » : ma fille s’est retrouvée seule dans le clan Israël ! Sa meilleure amie, franco malienne, s’est vu reprocher son amitié avec ma fille sous prétexte que cela l’empêchait d’être une « bonne musulmane »…

Voir le livre de Nora Bussigny « Les nouveaux antisémites »

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NDLR. Si l’essentiel des témoignages donnés dans le livre concerne le public, il ne faut pas se leurrer sur le fait que la pression sociale avec la montée de l’antisémitisme puisse toucher également les écoles privées, y compris hors contrat. Un enseignement adapté pour chaque tranche d’âge peut prévenir ce genre de comportement.

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Catégorie : Antisémitisme | Racisme

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