Extrait d’un passage du livre d’Arthur Essebag, producteur et animateur télé français « J’ai perdu un bédouin dans Paris » (Éditions Grasset).
« Au milieu de la nuit. Je tourne en rond dans mon salon. Je suis rentré il y a deux heures d’un dîner, invité par Julia et toi. Comme tu as vu, j’y suis allé seul. Mareva n’avait pas le cœur à sortir, et franchement, avec le recul, elle a eu plus de flair que moi. Moi, j’avais juste besoin d’un peu d’air, d’un peu de monde, d’oublier pendant quelques heures ce qui me colle à la peau depuis des semaines : la mort, les otages, l’angoisse pour Noam. Je m’étais dit : une soirée normale. Un verre de vin, une assiette tiède, quelques banalités polies. Rien de plus, si ce n’est, peut-être, une respiration.
Mais voilà. À peine arrivé, une femme que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam m’interpelle. Je ne me souviens pas de son prénom. Juste de ses Birkenstock en plein hiver, son col roulé bordeaux en laine bio et son air de penser qu’elle détient l’avis éclairé qui mettra fin au conflit israélo-palestinien entre deux olives et trois cacahuètes pendant l’apéritif.
Et là, elle me sort : — Est-ce qu’il ne serait pas temps qu’Israël rende ses terres au peuple palestinien ? Je la regarde. Je demande, poli, presque naïf, presque trop bien élevé pour mon propre bien : — Quelles terres ? Et là, avec l’aplomb de quelqu’un qui confond géopolitique et horoscope de l’humanité, elle me répond : — Eh ben… Israël. « Eh ben Israël ? » J’ai ri. Un rire franc. Mais il m’est resté coincé en travers de la gorge. Parce que ce n’était pas une blague. C’était pire : de l’ignorance bien intentionnée, de celle qui se croit morale parce qu’elle utilise les bons mots au bon moment. Alors j’ai tenté une dernière question, une corde de rappel dans cette avalanche de vide : — Et les dix millions d’habitants ? On en fait quoi ? Et là, elle me tue. Littéralement, avec cette phrase, simple, limpide, désinvolte, pleine d’ignorance : — Ben ils restent. Je ne vois pas où est le problème.
Ah. Voilà. Le nettoyage ethnique, version apéro du lundi. Avec sourire, toast au saumon et quinoa. On supprime un pays, mais sans méchanceté, hein, c’est pour la justice. Et les deux heures qui ont suivi, j’ai eu droit à tout. Tous les couplets, tous les clichés. TikTok récité en version TEDx. Apartheid. Génocide. Colonisation. Épuration ethnique. Des mots aussi lourds que vides, jetés comme des pavés, mais sans jamais avoir lu une ligne d’histoire.
J’ai connu des débats. J’en ai mené. Parfois houleux, souvent utiles. Là, c’était une séance d’autosatisfaction collective avec un Juif au centre pour pimenter la soirée. Un procès dînatoire. Un dîner de con. Version dîner de Feuj. Je t’ai regardé. Plusieurs fois. Avec ce regard qui dit sans le dire : « Sors-moi de là, ou au moins ne laisse pas couler l’huile sur le feu. » Mais toi ? Tu souriais. Tu ne versais pas un peu plus d’huile. Tu remettais des bûches. Tu trouvais ça drôle, vivifiant, comme une soirée réussie. Un peu de tension, un peu d’idéologie, et un invité qui sert malgré lui de piñata intellectuelle.
Moi, parce que juif, je me suis retrouvé là, à devoir répondre pour Israël, pour l’armée, pour le gouvernement, pour chaque pierre, chaque mur, chaque drapeau, chaque drame. Et pas seulement pour Israël. Pour tous les Juifs. De tous les temps. Partout. Comme si mon identité suffisait à faire de moi le support client de la cause israélienne. Comme si être juif m’obligeait à jouer le modérateur bénévole dans une pièce remplie d’inculture bruyante.
Ce soir, quelque chose s’est cassé. Tu ne m’as pas simplement lâché. Tu m’as offert en pâture avec élégance avec un petit air complice, genre : « Je comprends, mais bon faut voir les deux côtés. » Et ce « deux côtés », Fabrice, il en dit long. Ce n’est pas à nous, en tant que Juifs, de passer notre vie à répondre à l’hostilité. On a d’autres projets. Et puis franchement, on a assez donné. Pas besoin de se lever tous les matins pour faire notre numéro de « Juif fréquentable » au petit déjeuner du monde occidental. L’antisémitisme, cette vieille passion européenne, qu’on reconditionne en antisionisme vegan-friendly, n’est pas notre affaire. C’est votre échec. Pas notre héritage. Vous détestez les Israéliens ou les « sionistes », en reprenant tous les vieux poncifs de l’antisémitisme. Cette nouvelle haine du Juif, propre sur elle. C’est comme si je te disais : « Je ne déteste pas les Japonais. Je déteste seulement le “japonisme”, le désir des Japonais d’avoir leur propre pays. » LOL Cet antisionisme, comme l’écrit si bien Raphaël Enthoven, permet d’ennoblir votre haine, de lui donner une grandeur morale et un statut de critique. C’est une haine des Juifs, qui, se donnant l’alibi de l’antisionisme, prétend les aimer tout en les pourchassant. L’antisémitisme est devenu tellement habile qu’il peut être spectaculaire tout en passant à travers les mailles de la loi. Et tu vois, ça, ça pue, ça rappelle les logiciels les plus sinistres de l’Histoire.
Pour tes amis « LFIstes », ceux qui rêvent d’interdire aux Juifs de concourir aux Jeux olympiques. D’interdire aux Juifs de siéger comme députés ou de présider l’Assemblée nationale. D’interdire aux Juifs de chanter à l’Eurovision. D’interdire aux Juifs les festivals et les salons. D’interdire aux Juifs de vendre leurs produits. D’interdire aux Juifs de jouer au foot contre l’équipe de France. Et tout cela est servi, bien sûr, sous le vernis de la vertu, le masque de la morale. Mais l’obsession reste la même : isoler, délégitimer. C’est le symptôme de ton monde où on s’indigne sur Instagram, mais où on ne lit rien. Où « sionisme » est un gros mot, mais « intifada » fait chic dans un profil Twitter.
Alors non, nous ne sommes ni les psys ni les punching-balls du siècle. Nous sommes là pour vivre. Nous n’avons plus l’intention de tordre notre identité pour qu’elle passe mieux dans les dîners de bobos. Nous avons mieux à faire : un peuple à porter, une mémoire à honorer, et un avenir à inventer. Et si nous sommes si solidaires, ça ne fait pas de nous un lobby qui dirige le monde. Nous ne débattrons plus de notre droit à être. Nous sommes là. Toujours là.
Alors le sionisme, ce mot que tu prononces comme si c’était un gros rhume idéologique, a mis fin à l’ère des larmes en silence. Pour pleurer, on a un mur. Pour vivre, on a un État. Et non, nous ne cherchons plus à être aimés. Surtout pas par ceux qui nous aimeraient polis mais morts. Quand on disparaissait dans les fumées de l’Histoire. Mais ça, c’est fini. Parce qu’il y a un seul peuple dont le droit d’exister est toujours conditionnel. Un peuple qui a le toupet d’exister. Et ça, c’est déjà trop.
Pourquoi ? Parce que cette terre est juive. Et qu’elle ose ne pas se fondre dans le décor. Les chrétiens ont des continents. Les musulmans des empires. Mais que nous, Juifs, revenions sur notre terre d’origine bien avant la naissance des deux autres religions, après 3 600 ans d’exil, et tout le monde crie au scandale foncier. Ce n’est pas la politique, ni les frontières, ni la guerre qui dérangent. C’est plus profond que ça. Un pays minuscule, sans pétrole, sans richesses naturelles, assis sur une terre disputée, entouré d’hostilité, et pourtant, une nation moderne, vibrante, inventive. Israël soigne, code, défend, innove. Start-ups, cyberdéfense, agriculture de pointe, médecine de rupture. Une armée parmi les plus avancées. Une économie souple, audacieuse, résiliente, dont la croissance en pleine guerre est six fois plus importante que celle de la France et trois fois plus que celle de l’Europe. Un melting-pot venu de plus de cent pays, fait d’exilés, de survivants, de rêveurs, de bâtisseurs. Israël n’est pas une anomalie. C’est une leçon. Un paradoxe vivant. Une preuve que la volonté, l’ingéniosité et la diversité peuvent faire jaillir de la force là où on ne voyait que des ruines.
Et c’est ça qui énerve, ce n’est pas ce qu’Israël fait qui dérange, c’est ce qu’Israël est devenu. Un État si minuscule ne devrait pas être aussi fort. Alors, le 7 octobre, ce ne sont pas seulement des vies que les monstres du Hamas ont voulu effacer. C’est ce que nous sommes devenus : debout, vivants, fiers. Et une partie du monde a fermé les yeux. Pire : elle a sorti son excuse préférée, « c’est complexe ». Ils ont vu la haine, ils l’ont regardée bien en face, et ils ont dit : « Il faut comprendre le contexte. » Mais nous, on a tout vu. Et on a pris note. Et crois-moi, nous n’oublierons rien. »
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